
Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Place Saint Sulpice, 50 ans après
Avertissement.
Le projet était de rédiger, à mon tour, 50 ans jour pour jour après Georges Perec, une « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », sur les lieux de son expérience originale : la place Saint-Sulpice.
C’est chose faite. Le texte ci-dessous est le résultat de cette expérience.
Une petite note pour ceux qui découvrent l’existence de ce livre :
Pendant 3 jours, en octobre 1974, Georges Perec s’est installé place Saint Sulpice, avec un projet simple, qu’il explique en quelques lignes :
Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie , un hôtel des finances , un commissariat de police , trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau , Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur , une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d’ autobus , un tailleur, un hôtel , une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens ( Bossuet , Fénelon , Fléchier et Massillon ) , un kiosque à journaux, un marchand d’objets de piété , un parking, un institut de beauté, et bien d’autres choses encore.
Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages .
J’ai donc fait la même chose que lui, 50 ans après. On verra que je n’ai pas été le seul à avoir cette idée.
Pour ceux que le texte original intéresse, il se trouve sur Amazon, mais également en ligne à cette adresse : http://escarbille.free.fr/vme/?txt=telp
Mon texte est beaucoup plus long que celui de Perec, et donc sans doute bien plus monotone. J’ai noté un maximum de choses vues, sans m’arrêter d’écrire parfois pendant plus d’une heure. Sans lever le stylo (ou sans cesser de taper sur le clavier de mon ordinateur, selon les sessions)

Perceptions, choses entendues, idées qui ont traversé mon esprit, associations, questions.
Un peu en mode écriture automatique. Sans mode d’emploi, comme dans la vraie vie. Juste un lieu, une chaise, du temps et le petit livre de Perec dans ma poche.
Et aussi mon iPhone, pour prendre quelques photos.
C’est en comparant ma production avec le texte de Perec que j’ai pu constater à quel point le sien était discipliné. Dépouillé. Presque pauvre. Je ne sais pas quelle était son approche. Il faut que j’aille creuser pour en savoir davantage.
Pour ma part, j’ai expérimenté que l’observation pure ne produit pas grand chose en effet, mais que lorsque je laissais agir sur moi les impressions produites par les choses vues, en les commentant par exemple, cela me facilitait la tâche de percevoir davantage de choses. J’en conclus qu’une observation sans implication personnelle passe à côté de détails et de remarques qu’on ne perçoit qu’en fournissant un effort personnel, en stimulant l’activité d’observation. En tant que simple témoin passif on perçoit moins de choses. L’observation est une activité qui a besoin d’être stimulée, et l’imagination est un moyen pour faire cela. L’observation est une activité, pas une passivité.
Le texte de Perec me fascine encore plus après avoir réalisé cette expérience. Car je réalise à quel point il a su rester au bord du fleuve et préserver l’économie de son texte, là où je multiplie les observations, répétitions, questions, interruptions.
Quant à moi j’ai pourtant essayé de ne pas aller jusqu’au degré d’implication où le texte deviendrait subjectif et inclurait un discours de ma part (je n’ai rien de spécial à dire), mais j’ai eu le réflexe / le besoin / l’instinct de mobiliser quelques pratiques en forme d’autostimulation (association d’idées, écriture automatique sans lever le stylo, commentaires pour relancer….) afin de stimuler ma capacité d’observation afin d’enrichir la collecte de faits observés.
Je ne sais pas si c’est trahir l’esprit de Perec qu’utiliser mon encombrant petit moi et ses ressources créatives limitées pour générer quelque chose d’un peu moins vide que l’encombrant grand vide qui m’habitait au seuil de l’expérience, mais en tout cas, ça m’a permis de me plonger dans l’exercice en contournant le problème de la page blanche.
Cela a trop bien marché. Le résultat, un texte sans doute aussi monotone que l’original, mais bien plus long encore…et qui n’a pas la patte Perec, évidemment. Il ne reste pas grand chose en somme, sauf le trop long texte ci-dessous.
En italiques, les notes et commentaires après première relecture et correction typographique rapide du texte. Tout le reste a été écrit place Saint Sulpice, dans les plages de temps indiquées et sans retouche ultérieure, sauf typo, orthographe fautive ou phrase incompréhensible. J’ai parfois ajouté des sauts de lignes qui supplémentaires, pour faire respirer le texte et le rendre moins indigeste.
Vendredi 18 octobre 10h42
Je m’installe au café de la mairie après avoir fait le tour de la place.

A côté de moi, un jeune homme écrit sur son carnet. Est-il là pour la même raison que moi ? Un peu plus loin sur ma droite, un autre homme écrit.
Je suis en terrasse. C’est un matin gris et pluvieux mais il ne fait pas froid.
Le camion blanc qui était garé face à la terrasse démarre. On peut maintenant voir la place. En partie seulement puisque des tentes sont installées tout autour de la fontaine, probablement pour une brocante ou un événement de ce style, comme il y en a souvent place saint-Sulpice.
En faisant le tour de la place j’ai noté que beaucoup de choses n’avaient pas changé depuis le 18 octobre 1974.
Note : Perec commence son texte avec un recensement de ce qu’on trouve sur la place
Un bus 70 s’arrête.
Il y a toujours une mairie, un centre des impôts (Pérec écrit « Hotel des finances »), un hôtel, une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), une boutique d’objets religieux, une agence de voyages, une parfumerie, une station de taxis,
Un bus 96, un bus 70.
… Une boutique Yves Saint Laurent, un joaillier, des boutiques de prêt à porter (Comptoir des cotonniers, Zadig et Voltaire)
Un bus 63
Je suis assis depuis une dizaine de minutes. Je remarque le passage d’un grand nombre de camionnettes blanches.
Un bus 63
Un bus 70
Nous sommes en automne mais les arbres n’ont pas encore perdu leurs feuilles.
Une camionnette Lefaure et Rigaud
Un couple en Vélib
Une dame rousse avec un manteau rose qui photographie l’eglise
Un homme aux cheveux longs en vélo tenant trois chiens en laisse
Deux camionnettes blanches, Un vélo triporteur mené par un livreur noir
Une camionnette blanche « caisse des écoles du 6ème arrondissement ». Un 96.
Terminus place St Sulpice – service partiel

Un camion peint affreux « François la patate, depuis 1955 ». Un camion blanc « Central Pizza »
Deux femmes étrangères élégantes se photographient en train de traverser la rue des canettes derrière moi.
Un groupe de touristes qui transpirent et prennent des photos malgré le temps frais
Une camionnette blanche « 2 amis.com, réseau télécom »
Un 96 – Terminus gare Montparnasse.
Des camionnettes. Une voiture de la police municipale, gyrophare allumé. Des voitures sans arrêt.
Un gros camion Transgourmet qui se gare face à la terrasse et fait beaucoup de bruit.
Un 63. Direction porte de la Muette.
A ma gauche sur un banc, sous les arbres, une femme en survêtement gris qui fume une cigarette. Un camion affreux se gare juste devant moi : « Heppner, Véhicule roulant au gaz naturel ».
Un homme en noir prend une photo de la terrasse du café de la mairie où je me trouve, depuis l’autre côté de la rue des Canettes.
Une voiture Audi de couleur dorée. Je n’ai pas le temps de la photographier à cause du camion moche qui obstrue la vue.
Je suis là depuis un moment. Le serveur n’est toujours pas venu me voir.
Un bus 63. Un bus 86.
Beaucoup de taxis. Un livreur Uber eats en vélo. Beaucoup de camionnettes blanches (c’est moche, mais moins que le camion Heppner de tout à l’heure)
Un bus 86
Il y a assez peu de piétons. Moins que de voitures.
L’église est nettoyée. Au sommet des deux colonnades, des filets de protection, peut-être pour prévenir les chutes de pierres. Réfection en cours ?
Le camion moche est parti tandis que j’écrivais.
Un bus 96. A ma droite, le type qui écrivait sur son carnet parle avec sa voisine de droite, qui a plusieurs livres de Georges Perec sur sa table.
En face, le camion Transgourmet est toujours là. Il fait beaucoup de bruit. J’imagine qu’il livre de la nourriture pour l’événement qui se tient au centre de la place.
Il est 11h18 mais je commande un allongé et une tartine.
Combien de bus sont passés depuis mon arrivée ?
Un camion de pompiers.
7 taxis attendent à la station. Tous noirs. Ça occupe tout le trottoir le long du centre de la place.
Un livreur à vélo siglé coursier.fr s’engage dans la rue des canettes. Ses freins crissent.
Pendant que je mangeais ma tartine, le coursier est repassé dans l’autre sens, à grande vitesse. Deux bus sont passés.
Un couple d’homosexuels âgés. Anorak orange.
Un couple qui discutait devant l’église depuis une vingtaine de minutes s’approche de la terrasse. Elle est plus grande que lui.
Une femme noire, portant un voile. La soixantaine.
Un side-car fait visiter le quartier à des touristes. Ils portent des casques de moto style années 50
Une femme en noir parle avec une amie devant la terrasse. Élégantes. « Tu vois ce connard tous les jeudis en face de moi ? ». Je n’entends pas la suite. Elles s’embrassent puis se séparent. L’une part à droite, l’autre à gauche.
Il y a tout de même pas mal de personnes qui écrivent à cette terrasse.
Un 86. Véhicule 100% électrique
Un camion transportant des échafaudages.
Il est 11h30
Une jeune femme japonaise en blouson de daim, avec un chien blanc en laisse.
Elle jette un paquet à la poubelle et s’engage dans la rue des canettes
Un type qui ressemble à Zelensky arrive depuis la rue des canettes. Il pousse un chariot métallique très bruyant. La file de taxis trop longue empêche l’accès des voitures au parking souterrain.
Un taxi blanc. Les autres sont noirs. Contre le mur de l’église, au coin, en face de moi, un boitier électrique bleu de couleur vive.
Un coursier noir à vélo avec une grosse remorque.
Il s’engage dans la rue des canettes. Il pédale en regardant son téléphone.
Un bus 76. Un camion UPS. La file de taxis se vide.
Une femme blonde arrive de la rue des canettes. Je me suis retourné à son approche à cause du bruit de ses talons, un bruit de semelles en bois.
Un 70.
La femme blonde monte dans une foiture qui arrive juste au moment où elle débouche sur la place, et le véhicule repart. Elle monte à l’arrière. Probablement un UBER.
Un 96
Un clochard barbu avec des béquilles me demande de l’argent. Je lui donne la monnaie de mon café, que je laisse tomber dans le gobelet en carton qu’il me tend.
Il me remercie d’un sourire sans dents.
Un couple de touristes sort de la rue des canettes. Je les ai vus y entrer il y a 5 minutes mais je n’ai pas eu le temps de les décrire. Ils s’éloignent en passant devant l’église. Ils se tiennent la main.
Un 96.
Lui porte un chapeau noir anti pluie, le genre de chapeau qu’on prendrait pour une excursion à la montagne.
Un couple africain portant des sacs. Elle avec un voile qui masque sa coiffure. Ils sont absorbés par leur discussion.
Plus que deux taxis à la station.
Un 96. Avec une affiche « Moins de déchets, c’est possible ».
Un homme en pantalon clair avec un blouson à carreaux noirs et blancs se promène devant l’église. Trois femmes habillées en noir portant des sacs en papier Muji passent devant la terrasse, en direction de la rue Bonaparte. Elles marchent exactement au même rythme.
Un jeune homme blond en manteau noir tire sa valise sur les pavés devant l’église. On entend d’ici le bruit de ses roues.
Un groupe de personnes discutent en cercle un moment puis se mettent en marche. On dirait le départ d’une visite.
Un gros camion orange « Je roule au gaz naturel »
Un 63
Un camion blanc « Relais d’or, glaces Miko »
Un 70
Une camionnette Eurotranspharma
J’ai froid. C’est fatiguant
Un 86. Un 63.
Combien de bus ai-je raté en observant les gens ? Combien de gens ai-je manqué en recensant les bus ?
Un 70.
C’est un endroit calme, mais lorsqu’on en tient la chronique il se passe un nombre incroyable de choses.
Une dame aux cheveux décolorés avec un blouson rouge traverse la rue entre les voitures, portant des bâtons de ski.
Il me revient à l’esprit que Pérec avait vu passer Jean Paul Aron. Passera-t-il quelqu’un de connu ? J’ai vu plein de gens connus rue des canettes, du temps ou je retrouvais souvent mes parents à déjeuner chez Maria, aux trois canettes. Karl Lagerfeld. Jackie Kennedy.
Une benne H.P.C – collecte de déchets
Hubert Deschamps. Jean-Michel Wilmotte. Madame Man Ray.
Un vieux monsieur en costume marron court pour attraper le bus
Un type avec une casquette et un gros casque traverse la rue en chantant sans regarder.
A ma gauche, une boutique en travaux. Beaucoup de bruit.
J’en ai marre et j’ai froid. Je vais marcher.
Tout ce qui précède est la première session d’écriture. Elle a été écrite à la main. Le reste sur ordinateur. Ce n’est pas anodin. En écrivant à la main, je regarde le papier. En écrivant sur ordinateur, je laisse mes doigts courir sur le clavier et je peux continuer de regarder la place et de faire des observations. Je n’ai pas encore vérifié, mais il me semble qu’à partir du prochain paragraphe il est possible que la description soit plus dense. Pas forcément plus intéressante (au contraire).
18 octobre, 13h41
Je suis installé à l’intérieur du café de la mairie car j’en avais assez d’être dehors dans le froid.
Je suis au premier rang, juste devant la vitrine du café, et en fait je vois mieux la place dans son ensemble grâce au recul, malgré la terrasse extérieure et sa structure qui me bouche un peu l’horizon.
Je vois mieux les piétons, en particulier, ceux qui passent derrière la terrasse, et que je ne voyais donc pas ce matin lorsque j’y étais installé.
Un 70 s’arrête. Il y a un attroupement de jeunes près de l’arrêt de bus. Probablement un groupe d’étudiants.

Devant moi à la terrasse il y a quelques personnes, toutes en manteau. Je ne retrouve pas celles qui étaient là en train d’écrire ce matin.
Mais il y a à ma gauche une femme qui écrit elle aussi.
Et le type à sa gauche aussi.
On parle. On est tous là pour la même raison. Il y a un événement organisé ce soir, mais il est déjà complet.
J’irai demain.
Ma voisine vient de Chicago. Son voisin de Bruxelles.
Mais reprenons.
Je viens de voir entrer Ali. Le vendeur ambulant venu de Syrie , qui vend Le Monde depuis des décennies. Déjà quand j’étais à la fac dans les années 80. Toujours pareil. Il entre « Le Monde ! Le Monde !« . Même voix. Même ton. Il semble n’avoir pas vieilli. Peut-être qu’il vendait déjà le Monde il y a 50 ans ?
Ali travaillait sur un large périmètre : on le voyait à la Sorbonne, on le voyait à Sciences Po, on le voyait rue de l’Université lorsque j’y ai travaillé, on le voyait passer devant chez Lipp, autour du marché Saint-Germain, rue de Buci, jusque chez Gibert Jeune place Saint-Michel chaque jour il devait parcourir des dizaines de kilomètres avec son paquet de journaux. Je lui ai acheté des centaines de journaux. Il y a 40 ans, pas 50. Quand je me suis mis à travailler et que j’étais beaucoup dans ce quartier.
Pendant le Covid il ne pouvait plus travailler. De nombreux journaux ont publié des articles sur son cas, ont raconté ses tentatives de se reconvertir. J’en étais resté à une sandwicherie dans le jardin du Luxembourg. J’ai été heureux de le revoir avec ses journaux, et qu’il figure dans MA version de la tentative d’épuisement.
Un article sur lui, de 2021 https://www.humanite.fr/medias/presse-ecrite/ali-akbar-dernier-vendeur-de-journaux-a-la-criee-parisien-change-dactivite-717829
Tout à l’heure, ayant froid, je suis allé visiter l’église. J’y suis entré plusieurs fois il y a très longtemps, lorsque j’étais élève dans le quartier, dans une école catholique. On y tenait des messes. Notamment pour la confirmation des élèves de ma classe, si je me souviens bien.
L’église est immense. Il y a un piano.

Si je ne m’étais pas installé à l’intérieur, si j’étais resté en terrasse, j’aurais poursuivi mon projet sans savoir que nous étions autant à reproduire l’expérience de Perec.
C’est à la fois une bonne surprise de voir que Perec a de nombreux fans, et peut-être une micro déception de ne pas avoir été le seul à penser à cet anniversaire.
Déception plus que compensée par l’heureuse surprise de rencontrer d’autres spécimens de fans de Perec..
Maintenant je regarde chaque personne dans la rue comme un complice potentiel. Ce type qui téléphone depuis le trottoir en regardant les clients en terrasse est-il au courant ? Ou bien est-il un simple passant ? Est-il encore possible d’écrire quelque chose avec cette perturbation de groupe et au milieu de cet événement organisé (même s’il restera discret) ?
Le ciel est blanc, la lumière est grise. Les feuilles mortes sur le trottoir. C’est l’automne. Sa lumière, ou plutôt son atmosphère. Le fond de l’air est humide, les gens sont en manteau. Je peux mieux voir les passants. Pas mal de personnes. Mieux habillées que dans mon quartier gare de Lyon.
C’est une belle journée parisienne, en tout cas sur le plan visuel. Cette lumière sied parfaitement à la place. Elle rend justice à la couleur des pierres de l’église comme celles des immeubles. On n’est pas dans la carte postale ensoleillée, on n’est pas dans l’air frais et sautillant du printemps. On est dans l’automne parisien, l’air gris, le ciel blanc, les gens en manteau et écharpe, le courant d’air froid à chaque fois que la porte du café de la mairie s’ouvre (je suis juste devant).
Pour sortir un peu du lieu, je suis sorti à midi. Sorti, c’est-à-dire : sorti de la place; Je suis allé déjeuner au Cassette, au bout de la rue Cassette. J’y déjeunais avec mon père déjà dans les années 80, lorsqu’il y avait ses bureaux. Et ensuite avec mes collègues et amis quand j’étais journaliste à VSD, rue Cassette également.
Je me souviens également y être venu souvent avec Aude, mon ex compagne.
Je me souviens y avoir pris un café à côté de Christine Angot, qui discutait avec une amie de la manière de vendre une chronique au Nouvel Observateur.
Bref je suis place Saint Sulpice, en souvenir du geste de Perec et dans l’intention de le reproduire, mais je suis également là avec de nombreux souvenirs personnels.
Cela ne devrait pas être un obstacle. Pérec avait probablement plein de souvenirs personnels à cet endroit lui aussi.
Mais il avait un propos :
Mon propos, dans les pages qui suivent, a plutôt été de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages.
Aujourd’hui, la place Saint Sulpice est à la fois le meilleur et le pire endroit de l’Univers pour se consacrer à cet objectif. Je ferais mieux d’aller dans n’importe quel autre lieu parisien vierge de Georges Perec, pour reprendre l’intention plutôt que courir après le fétiche.
Je pourrais même utiliser un autre fétiche. Pourquoi pas le Grand Cerf, ce café rue de Turbigo où je me trouvais ce matin tôt, qui auparavant s’appelait le Vélocipède, et figure sous ce nom dans Zazie dans le métro ?
Je serais seul, je ne serais pas entouré de fans de Perec, et je pourrais décrire le flux de voitures, l’animation de cette intersection entre la rue de Turbigo, la rue de Palestro (mon ancienne adresse) et le boulevard Sébastopol. Je pourrais y évoquer des souvenirs, y reconnaître des gens. Pour moi ce n’est pas une terre vierge, pas davantage que la place Saint Sulpice, mais pour un projet d’épuisement de lieu, c’est un endroit vierge, non encore exploité, et surtout une garantie de solitude, et donc d’expérience littéraire non perturbée.
Mais bon. Me voici place Saint Sulpice. Un 63 démarre, un 86 s’arrête. Comme il y a cinquante ans, la place Saint Sulpice vit sa petite vie.
Je regarde les gens dans la rue, mais pas comme ce matin. J’essaye d’identifier les complices. Ou les comparses. Ou les concurrents. J’essaye de ressentir toutes les perturbations introduites dans ce lieu par l’anniversaire.

Un type passe avec une coiffure étrange. Une fille en noir avec une toque en fourrure entre dans le café de la Mairie. Un gros monsieur en vélib roule sur le trottoir avec sa selle trop basse. Un cuistot marche en lisant ses SMS puis rentre dans le café. Une dame avec un blouson en peau retournée et col en mouton reste plantée devant moi, de l’autre côté de la vitrine. Elle porte deux sacs en bandoulière, et un sac en plastique à la main.
Un homme avec une veste à carreaux et un chapeau de cow boy entre dans le café avec deux valises à la main. Une roulante, l’autre non.
Deux types chargent et déchargent une camionnette noire stationnée à la sortie de la rue des Canettes.
Je ne sens plus le courant d’air lorsque la porte s’ouvre ou se ferme. Ce qui ne veut pas dire que je ne vais pas attraper la crève.
Tout à l’heure, je suis allé faire un tour à la brocante au milieu de la place. Rien que du classique : des objets chers, des stands minuscules et des professionnels qui placent leurs meilleures pièces de manière stratégique, pour mieux attirer puis vendre.
Au milieu, un vendeur de vin. Des grands crus. Des bouteilles chères. Malin
Et une bribe de conversation. Un type en chaise roulante qui pousse une caisse « t’as vu comme je suis courageux ? Et déjà pendant mon deuxième cancer j’ai jamais lâché, hein, t’as vu ? ». Le type du stand à côté, à qui il s’adresse, répond « oui, oui ». On sent qu’ils font les mêmes brocantes à longueur d’année depuis des années.
C’est un peu triste comme ambiance. Comme un cirque. Ces gens qui s’installent là pour attirer les gens et gagner leur vie. C’est peut être une métaphore de toutes nos vies, mais pas la forme sexy de la métaphore.
Une dame passe avec une valise roulante. Une jeune fille avec un sac à dos,
Un type vient d’entrer dans le café de la mairie, pour nous inviter à déguster une liqueur de gentiane à 19h devant le kiosque à journaux.
Une camionnette bleue est garée devant l’église, sous le panneau sens interdit. Juste en face de moi.
Je repense à l’église. J’avais oublié qu’elle était si grande. Je n’y étais pas entré depuis l’adolescence. J’avais l’intention de le faire après avoir lu Da Vinci Code, où Dan Brown y a placé quelques scènes plutôt marquantes.
Mais voilà, c’est Perec qui m’a fait franchir le pas. Il y a un superbe piano à queue non loin de l’autel. Il y a une chapelle Saint François-Xavier dans laquelle j’ai appris qu’il est le patron de la pelote basque. Je l’ignorais. J’ai envoyé une photo de la chapelle à mon cousin François-Xavier, dont le père était basque.
J’ai vérifié : Perec boit bien une gentiane de Salers, dans la tentative d’épuisement. Peu après 18h45. Avant de clôturer sa première journée.
Ce qui frappe, c’est que le texte est court. Depuis ce matin, il me semble avoir écrit davantage que Perec sur les trois journées de son projet.
Est-on plus bavard ? Était-il plus sélectif ? Ou paresseux ? Veut-on trop bien faire ? A-t-on la pression en tant que fans ? En tout cas, il me semble que j’écris beaucoup pendant que tant de choses m’échappent. Un autre bus. Un 86. Combien de bus ai-je laissé passer sans les voir ?
Dans la salle à côté, une réunion à l’occasion de l’événement. J’ai l’impression de participer à une réunion d’anciens combattants.
Comparé à eux, je suis relativement jeune. Je n’aurai que 60 ans cette année, beaucoup de personnes de l’assistance ont beaucoup plus.
La camionnette noire est toujours garée à la sortie de la rue des canettes. Elle me cache le coin de l’église. Il y a une échelle sur son toit, c’est un Peugeot Transit.
Trois types passent, ah non ils entrent, ouvriers, l’un est en t-shirt. Pourtant il fait froid. Ils s’installent au bar pour un café.
Il y a plein de gens qui s’arrêtent devant le café, regardent, semblent chercher quelque chose. Probablement la réunion.
De l’autre côté de la rue des canettes, sur notre gauche, devant la boutique Yves Saint Laurent, un serveur en chemise blanche et cravate, avec son tablier noir, fume une clope en discutant avec une jeune fille, toute petite.
Une femme en jeans passe, un gros appareil photo autour du cou. Un livreur avec deux paquets et son téléphone portable passe, on sent qu’il suit l’itinéraire indiqué sur son écran pour effectuer sa livraison.
Un groupe de touristes. Un manteau à carreaux, une chemise à rayures.
Deux passants de suite en hoodie à capuche. Deux vieux en doudoune. Un type en T shirt en train de se prendre en selfie. Une jeune fille mince à l’air triste avec un parapluie noir et un pull marin à rayures. Un couple âgé avec des bâtons de randonnée, Paris est leur montagne.
Un 70.
Une passante plongée dans la lecture de son écran de téléphone. Tourne le coin de la rue sans lever la tête.
Le serveur est revenu de sa pause clope. Une vieille dame au regard vif qui marche avec douleur et difficulté, avec l’aide de cannes. Elle observe intensément le monde autour d’elle. Nos regards se croisent.

Un couple africain. Elle est enceinte. Elle est immense. Elle doit faire 2 mètres.
Des passants, plein. Moyenne d’âge plutôt élevée me semble-t-il. L’heure ? Le quartier ?
Devant l’église, un groupe de touristes aux manteaux de pluie multicolores et aux cheveux presque tous blancs.
A côté de moi, un type qui dérushe une vidéo sur son Mac. Au moins une personne qui n’est pas là pour Perec. (Enfin. Peut-être)
Dans la salle voisine, des applaudissements. C’est l’événement Perec. Je n’ai pas pris de place, j’ignorais son existence. J’en ai une pour demain.
Depuis quelques minutes, des parents avec leurs gamins. Sortie des classes ? Pourtant il n’est que 15 heures.
La camionnette noire est toujours là.
Une femme en k way sort du café avec deux cafés dans des gobelets en carton puis s’éloigne. Toujours des passants. Une femme avec un masque qui pend sous son menton, attaché à ses oreilles. Petit rappel de l’époque Covid.
Une vieille dame asiatique avec un bonnet rose et un chien, un mélange de bâtard et de chien polaire. Elle croise deux jeunes filles voilées, en jeans, qui vont dans l’autre sens, en direction de la rue de Rennes.
Je vais en avoir marre, à un moment.
Un 70.
Je ne regarde plus la place, je regarde les gens. La situation au premier rang à l’intérieur du café est la cause de ce changement. La terrasse occupe mon champ de vision, et la marquise limite beaucoup la perspective.
Un landau. Je n’en avais pas vu depuis longtemps.
Il fait froid. Pourtant la terrasse dehors est pleine. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de fans de Perec dans cet ensemble. Ce sont beaucoup de groupes.
Un type en t-shirt passe vers la gauche. Il en croise un en anorak et bonnet qui va vers la droite.
Pas mal de cheveux blancs et de personnes âgées. Effet Perec ou bien effet quartier ?
Des gens, encore des gens, tous différents par les détails (bonnets, sacs, lunettes, coiffures), tous semblables par l’activité : l’activité de passant.
Un enfant en trottinette, à toute vitesse. Un autre avec un bonnet multicolore, qui s’arrête devant la terrasse pour regarder la place.
Une jeune fille d’une quinzaine d’années, forte et joufflue, cheveux roux et peau blanche, vêtue d’une polaire et d’un jean; qui passe et repasse trois fois.
La porte qui s’ouvre, la porte qui se ferme. Je ne sens plus le froid. Une vieille dame grande, maigre et voûtée en pantalon et veste à carreaux avec des bottes de cow boy et une écharpe semble chercher quelqu’un à la terrasse. Elle reste immobile au coin. Puis passe de rangée en rangée. Elle marche avec difficulté. Elle serre une enveloppe contre sa poitrine.
Un type avec un blazer et un parapluie. La vieille dame me regarde, elle hésite à entrer dans le café. Puis revient vers la terrasse. Elle semble hésiter encore.
Des gens entrent. Des gens sortent du bar.
Je regarde passer une fille avec un très beau visage. Elle le remarque et me regarde. Et puis c’est terminé.
Une jeune fille avec une canne blanche entre dans le bar. Elle avance et s’oriente comme une voyante.
Une femme en imper sur le trottoir téléphone. Elle tient à l’oreille un combiné comme ceux des téléphones anciens. Un câble plonge dans son sac où doit se trouver le mobile.
Un 86.
Une vieille dame au bras de son mari (enfin je suppose) sursaute quand une feuille morte tombe devant ses yeux.

Un pigeon passe au milieu des passants.
Je vois des parapluies devant l’église. La lumière décroît. La femme au combiné téléphonique s’est arrêtée pour poursuivre sa conversation animée.
Un homme en blouson de cuir avec un carton au sommet de la tête. Puis sur son épaule. Puis il le pose au sol après quelques mètres. Trop lourd apparemment.
Des applaudissements à la réunion George Pérec
Une Traction avant marron qui débouche de la rue des Canettes, flambant neuve.
Ali repasse à la terrasse, avec ses journaux. Je suis toujours sidéré par sa permanence physique.
« Ça y est, c’est fait ! » (Yahia Sinouar et mort).
Tous les jours, Ali a sa punchline.
J’ai mal à la gorge. J’étais chez le médecin pour cela avant de venir. Mon activité du jour ne va pas améliorer mon état.
Une arrivée massive de gens dans le bar. Trop. Trop différents, pas le temps de les décrire, pas le temps de les mémoriser. Combien d’entre eux sont là pour Perec ?
Les deux types devant le café ont des badges Georges Perec.Ca sent la pause. Clopes et sexagenaires en jeans, lunettes et blousons qui prennent d’assaut le devant du café.
Un vieux monsieur en chaussures blanches, chemise orange et rouge à fleurs, imper, cheveux blancs et légèrement maquillé passe en souriant avec un sac de boutique de vêtements à la main. Il marche avec difficulté. Il s’engage dans la rue des canettes.
La terrasse est de plus en plus remplie.
Un camion blanc garé juste à côté de l’arrêt de bus. Comment Perec a t-il fait pour regarder autant les bus ? Moi j’oublie. Je pense qu’il réfléchissait davantage et écrivait moins.
Un 70. Un type en uniforme, avec des cartons énormes sur un chariot branlant. Une dame trop maquillée à la bouche déformée par la chirurgie et les cheveux détruits par les traitements entre. Elle est habillée de toutes les couleurs. Le 96 repart vers la gare Montparnasse.
Un vieil homme en jean, anorak et casquette de baseball, petit et courbé, passe en direction de la rue Bonaparte.
Un couple, elle en polaire, lui en chemise. Un chinois qui pousse son vélo. Une vieille dame avec sa canne et son parapluie, engoncée dans un manteau trop long et trop grand.
Certains passants donnent l’impression qu’il pleut et qu’il fait froid, d’autres qu’il fait un temps agréable.
Le vent soulève les feuilles. Une camionnette blanche passe. VLS.
Un type avec une canne blanche avance tout en lisant sur l’écran de son iPhone.
Une vieille dame en noir, très maquillée avec un tout petit sac à dos sur son dos vouté, qui marche solidement avec des batons de marche.
Trois personnes qui se croisent sans se voir, penchées sur leurs téléphones. Ballet involontaire, trajectoires parfaitement complémentaires, rythme partagé.
Je commande une eau chaude avec de la menthe, comme mon voisin dont j’ai entendu la commande. Ça va me couter 7,5 Euros. Mais j’ai froid et mal à la gorge.
Deux jeunes filles en jupe courte, souriantes et parfumées sortent du café les bras chargés de paquets. Elles étaient entrées il y a 30 secondes.
Le flux des passants est constant depuis ce matin. Calme mais régulier.
Un chien.
Infinie diversité des gens. On peut percevoir la proportion de touristes et de locaux, ou du moins l’imaginer, en fonction de l’équipement et des accoutrements. La tenue de visite et la tenue de vie quotidienne ne sont pas les mêmes, en général du moins.
Une faible proportion de gens regardent le paysage. Beaucoup semblent absorbés. Dans leurs pensées. Dans leurs conversations, par leurs téléphones.
Un type avec un foulard blanc autour de la tête et un echemise à carreaux noirs et blancs.
Une toute petite dame avec un sac Vuitton qui traîne presque par terre et un manteau a carreaux jaunes et noirs.
Juste devant mon nez, deux femmes discutent en regardant leurs téléphones. Apparemment elles cherchent un lieu. L’une est asiatique. L’autre a les cheveux orange. La soixantaine. Tenues multicolores.
Un cuistot en tenue (sale) passe, il marche vite, l’air las. Une jeune fille avec le nez pointu et un regard perçant, la tête droite, cheveux noirs, yeux bleus, vêtue de noir.
Un vieux monsieur avec une canne accompagné d’une jeune fille vient se mettre en terrasse. Il marche avec difficulté. Son pantalon est trop grand. Il tremble.
Comment décrire tous les gens qui passent ? Comment ne pas imaginer une histoire, ou plusieurs, pour chacun d’entre eux ?

Les gens qui passent place Saint Sulpice ont-ils autre chose en commun que ce lieu ?
Augmentation de la proportion d’enfants. Sortie des classes ? Une vieille dame tout en rose au téléphone qui marche absorbée par sa conversation.
Une immense femme blonde et maigre en doudoune rouge et pantalon de cuir sort du café après y être entrée il y a 1 minute.
Le type en bermuda avec la coiffure étrange et indescriptible qui est passé tout à l’heure repasse dans l’autre sens, il prend la rue des canettes. C’est une sorte de coiffe qu’on pourrait voir dans des peintures de Jérôme Bosch.
Une vieille dame en talons hauts, imper rouge, sac chanel, parapluie, soignant sa démarche et son élégance s’éloigne vers la rue Saint Sulpice.
Un, 63 s’éloigne. Un grand type chauve en imper gris marche d’un pas assuré. Un oriental à barbe blanche (turc paki ?) vend du jasmin aux gens installés en terrasse. Sans succès. Il est en tongues.
Un 96 arrive
Un 70
4 voitures de suite sont des taxis noirs.
Puis 4 voitures noires
Puis trois taxis noirs
Puis une voiture noire
Une camionnette blanche.
Un taxi noir
Etcetera
Applaudissements dans la réunion Georges Perec.
Une femme en pantalon de treillis et sac à dos camouflage s’arrête avec sa valise à roulettes juste devant moi. Un type immense la rejoint, ils entrent dans le café.
Si on était il y a 50 ans, je changerais de café après mon infusion de menthe fraîche que je bois très chaude et sucrée et qui me fait beaucoup de bien. J’ai mal à la gorge.
Mais il ne reste qu’un seul café-bar place Saint Sulpice.
Une vieille dame avec un masque, autour du cou. Elle regarde de tous les côtés autour d’elle en marchant. Un 86. Un 96
Deux filles brunes aux cheveux longs traversent le parvis de l’église. Même taille, même pas. Totalement synchronisées.
Un taxi blanc, un taxi noir, un 86. Le 86 précédent est parti il y a moins d’une minute. Si je prenais le 86 pour rentrer gare de Lyon ?
Fatigue. Je ne resterai peut-être pas jusqu’à la dégustation de gentiane.
Petit ralentissement dans le flux de passants. Ou baisse de concentration de ma part ? Je me demande si la place a beaucoup changé depuis 1974. Dans l’ensemble pas beaucoup. Ce sont les mêmes édifices, et beaucoup ont conservé leur fonction. Le cinéma Bonaparte a disparu, le tabac et un café ont disparu, le reste est assez stable. En tout cas, conforme à mes souvenirs d’adolescent.
La rue des Canettes a beaucoup changé. Plein de boutiques fermées. Les anciens restaurants ont presque tous disparu. La place, beaucoup moins semble-t-il. Mais ma mémoire est peu fiable. Je ne connaissais pas Paris lorsque je vivais près de ce quartier. Je ne prêtais pas attention aux commerces.
Un 86 qui quitte la station.
Le café de la mairie, lui, n’a pas changé. Il est resté tel qu’avant. Demain je monterai à l’étage voir ce qu’est devenue la salle. La dernière fois que j’y suis allé, c’était pour faire un devoir mathématiques financières avec Aude. C’était un matin tôt. C’était une autre vie.
Un homme avec une chemise à rayures et un blouson jaune sort du café. Il a le dos voûté. Un 63 arrive.
16h28. Une femme en noir avec un sac en peau de mouton blanc et une perruque rousse passe en buvant du ice tea. Un 70 s’arrête. Trois visiteurs aux cheveux blancs cherchent leur chemin sur leurs trois smartphones. Une jeune fille au nez pointu perdue dans ses pensées promène un bébé dans une poussette au pas de charge. Un jeune homme en blazer cravate consulte son téléphone assis sur le banc en face de la boutique Yves Saint Laurent. Un 63 arrive. Il y a de plus en plus de gens. C’est l’heure de pointe. Je vais y aller. Le 63 repart.
Un homme élégant en manteau noir avec une longue barbe blanche, une moustache soignée et effilée et des yeux bleu clair entre dans le café et se dirige vers la salle Perec. Il me sourit en passant.
19 octobre 2024 10h45
Deuxième jour. Je suis installé en terrasse, au café de la mairie. A l’intérieur c’est plein. Il fait froid et je suis malade, j’ai pensé un moment repartir, mais ce serait trop bête.
Ce matin, je suis arrivé par le bus 63, j’en suis descendu à la station qui se trouve juste à côté de la terrasse du café de la mairie, l’arrêt dont je recense (plutôt mal) l’activité depuis hier.
Un 96 s’arrête.
Mon trajet, pas le plus désagréable. Quai de la Rapée, pont d’Austerlitz, jardin des plantes, Jussieu, Cardinal Lemoine, rue des Ecoles, Collège de France, Ecole de Médecine, Odéon, église Saint Sulpice.
Le temps est gris, le ciel est blanc, c’est une belle lumière d’hiver parisien. Si je n’étais pas malade je serais heureux de me trouver là. Emmitouflé je n’ai pas trop froid, sauf aux jambes.
Ce matin, c’est calme. Il y a beaucoup moins de voitures. Un seul taxi à la station. Nous sommes samedi, ça se voit. Paris n’a pas son activité habituelle.
Devant l’église, moins de touristes qu’hier. Il n’y a que dans le bar qu’au premier rang, toutes les places sont prises.
Un 63 qui s’arrête. Il va au jardin d’acclimatation. 3 personnes descendent, 8 montent. Il repart. Au cul du bus, une affiche pour un comique dont j’arrive à peine à lire le nom. Camille Combal je crois.
Les gens sont moins nombreux qu’hier mais aussi moins actifs. Moins pressés.
J’ai réservé une place pour l’événement Georges Perec cet après-midi mais ça ne me dit rien de rester tout ce temps.
Devant moi, un couple qui parle en anglais. Lui semble américain. Elle est allemande ou scandinave si j’en juge par son accent. Ils sont habillés de noir. Ils parlent gaiement en se souriant. Mon imagination veut voir un jeu de séduction dans leurs échanges.
Un taxi noir. Un scooter.
La femme du couple devant moi tourne la tête. Elle a un grand nez au bout carré et un joli sourire, des pommettes très saillantes. Elle parle beaucoup.
Mon imagination veut croire qu’elle aimerait séduire l’homme.
Ce matin en terrasse personne n’écrit à part moi.
Une femme s’installe à deux tables sur ma droite, avec un pied de photographe qu’elle déplie.
Une Fiat 500 rouge modèle récent, peut être électrique. Une voiture emprunte la rampe du parking souterrain. Un 96 s’arrête. Destination gare Montparnasse.
La fille en noir devant moi parle au serveur. Elle parle très bien français, avec un léger accent mais rien ne permet de déterminer l’origine. Elle veut payer, elle continue de s’adresser à son compagnon en anglais, même s’il parle en français, sans accent, au serveur. Il est français.
La femme avec le trépied vient d’installer une caméra devant elle, à hauteur des yeux.
Un 70 s’arrête. J’entends l’annonce par la porte ouverte. « 70. Service limité à porte de Passy ».

Une voiture de temps en temps. Un scooter. Une voiture rouge. Une voiture noire qui va au parking. Une voiture blanche qui va au parking. Une voiture rouge dans laquelle embarque un piéton qui monte à l’arrière. Probablement un Uber.
Un éboueur traverse le parvis devant l’église. Vêtu de vert, avec son gilet jaune, il pousse sa poubelle en regardant l’écran de son smartphone.
Un couple élégant, bien habillé, immense parapluie, se dirige vers la brocante. Je me suis approché ce matin en arrivant pour en savoir plus : c’est un « Salon des antiquaires ».
Il y a peu de passage, mais une douzaine de personnes à l’arrêt de bus. Les passants qui ont des parapluies les ouvrent.
Le serveur veut que je paye mon café car il va s’occuper de l’intérieur maintenant.
Un 86. Direction Champ de Mars. Un 63.
L’affiche de tout à l’heure : Camille Combal sur NRJ. Je la lis sur le bus suivant.
Un voisin de table s’installe à côté de moi. Hier il était là et il écrivait. Il me salue.
Un 96.
Un client s’est installé au premier rang de la terrasse. Il parle fort, son téléphone est sur haut parleur, il fume, il rit.
J’entends la pluie qui tombe sur la toile au-dessus de ma tête.
Un camion blanc, deux taxis. Une femme avec un imper et un parapluie qui marche sur le rebord du trottoir avec difficulté. Un 70.
Que tirer de cette expérience ?
Un homme en noir en k way avec un chapeau de pluie et un sac en papier Uniqlo.
Une camionnette blanche de nettoyage. Starsnett. 01 43 77 58 69
Moche à souhait


Le couple qui parlait anglais devant moi s’en va. La vue devant l’église est dégagée. Un groupe de touristes en vélo roulent doucement sur le parvis puis se garent dans un emplacement prévu à cet effet. Vont-ils visiter l’église ?
Donc, quel est l’apport de ce que j’écris ?
Une femme enveloppée n’importe comment dans un Kway trop grand qui descend jusqu’à ses mollets, marche au milieu de la rue. Comme un pantin désarticulé.
Un témoignage ? Sans intérêt. Une liste ?
Un camion Stricher Froid. Un vélo. Un scooter avec deux passagers. Un 63 qui s’arrête à la station en roulant particulièrement près du trottoir.
Un recensement ? Un point de comparaison avec l’original ?
Probablement rien de tout ça. L’original est court.
Une camionnette de la poste, un type à vélo avec ses deux enfants derrière lui sur un porte bagage aménagé. Le bruit de la pluie. Un groupe de gens debout depuis 5 minute sur la terrasse, qui discutent.
Que cherchait Perec ? C’est difficile à dire. En « reproduisant » l’expérience, on réalise qu’il n’a pas écrit beaucoup. Qu’il se passe des centaines de choses. Qu’il a survolé les détails. Il dit souvent « Un flot… Plein de voitures… ça n’arrête pas ».
Même ce matin, samedi, c’est le cas. Un 86. Je pourrais écrire sans arrêt pendant des heures sans trouver une seule occasion de m’arrêter si je mentionnais simplement tout ce que je vois.
Un scooter à trois roues qui traverse le parvis. Un taxi. Un passant maigre en jean clair qui marche les mains dans les poches. Un couple qui s’installe devant moi. Un type en vélo avec une casquette à visière.
Ce qui est notable peut-être, bien qu’attendu, c’est que je n’ai rien vu d’incroyable ou inattendu. J’ai lu hier soir sur Facebook que Patrick Modiano était passé place saint Sulpice hier matin.
Un homme en imper noir et jaune avec des lunettes qui traverse en biais hors des clous.
Une Dyane peinte en jaune et rouge, capote ouverte, qui sort de la rue des Canettes. Ça sent le truc à touristes à plein nez.
Un 70. Destination porte de Passy.
Devant moi le couple qui vient de s’installer et la femme à la caméra se sont mis à discuter.
Le couple découvre l’histoire de Perec. La dame à la caméra est là pour ça aussi. Elle leur explique tout.
Le bruit de la pluie redouble.
Le nombre de passants avec des parapluies aussi.
A la première occasion je m’installe à l’intérieur du café. Un taxi anglais avec une pub sur la portière. Deux voitures noires. Une voiture blanche cabossée. Un, 86. Un type en vélib tête nue qui pédale contre la pluie.
Une camionnette blanche. De Almeida peinture. Une dame en k-way rouge. Une jeune femme en vélib avec un parapluie.
Il y a plein de vélos qui passent. Un type en trotinnette, la capuche sur les yeux, face à la pluie, portant un sac jaune.
Une femme s’installe devant moi, à la place du couple anglophone de tout à l’heure, avec un bébé dans une poussette. Il fait froid pour un bébé. Ou pas ? Ça fait près de 30 ans que je ne me suis plus occupé d’un bébé.
Perec ne parle pas de lui. Il mentionne des actions qu’il fait. Son ennui. Mais ne fait pas référence à son existence ou son univers. Peut-être que je le fais un peu plus. Approche moins « neutre », moins distanciée.
Une grosse voiture noire emprunte la rampe du parking souterrain.
Devant l’église, sous une pluie dense, un groupe protégé par des parapluies et des kways multicolores écoute un guide. Il se met en marche, il les précède, il marche avec une canne. Le groupe s’étire. Un 63 puis un 96 me masquent la progression du groupe.
C’est vraiment difficile de tout recenser.
La pluie redouble encore. Une camionnette UPS marron. Un type qui passe sur le trottoir en face avec un pull jaune sur la tête. Un camion, intégralement tagué, une voiture rouge.
J’en cite peut-être davantage qu’hier, parce qu’elles sont moins nombreuses. J’ai le temps de mieux les énumérer. Deux camionnettes blanches. Un 96. Un combi Mercedes noir aux vitres fumées. Les portes du bus s’ouvrent et se referment trois fois.
Une jeep. Un taxi. Un vélib. Un triporteur en sens inverse (sens interdit). Deux taxis.
Trois parapluies sur le parvis : jaune, vert, bleu.
Un 70.
Ce recensement sera probablement ennuyeux à lire, mais ce n’est pas ennuyeux de le faire. Il ne m’apprend rien de la substance de la vie sur une place parisienne, mais me fait percevoir le nombre considérable d’événements qu’on ignore d’ordinaire, que l’on néglige de remarquer, qui passent inaperçus.
Tous ces plis. Tous les mystères enfermés dans chacun de ces humains, chacun de ces véhicules, tous les mobiles des actions dont on n’est que le témoin extérieur. Toutes les destinations et les rendez-vous des passagers de tous ces bus et de tous ces véhicules. Toutes les raisons d’être là de tous ces gens qui sont à cette terrasse. C’est vertigineux.
Tous ces parapluies. Comment les gens achètent-ils autant de parapluies ? Il doit y en avoir des dizaines de millions rien qu’à Paris.
Un type en tenue de sport marchant vite passe le long de la brocante. Il vient d’en face. Après avoir couru au Luxembourg ? Souvenirs d’adolescence : c’est là que je m’entrainais avec l’équipe de cross de mon école.
La terre au pied de l’arbre juste devant la terrasse est gorgée d’eau. Les feuilles mortes flottent dans les flaques boueuses.
Par un faux mouvement j’ai fermé ce document Google Docs. Par miracle, en le rouvrant je retrouve mon texte sauvegardé, juste là où je l’avais laissé.
Une Range Rover. Une poussette avec capuche. Un tpe avec deux parapluies et une casquette mais pas de manteau
A la place de la femme qui est repartie avec son bébé, un couple mouillé, en K ways et bonnets, venu s’abriter de la pluie. Ils parlent une langue slave, dirait-on.
Un 63.
Un 86. Un taxi blanc lui coupe la route. Un range rover. Un taxi occupé. Un jeune homme en pull passant sous son parapluie avec un sac en papier et qui consulte son mobile en marchant.
Le parvis s’est vidé, à force. J’ai froid. Contraste entre les piétons qui affrontent les éléments avec parapluies et k-ways, et ceux qui se promènent comme si de rien n’était, habillés comme un jour normal, ne se pressant pas plus que ça.
Il fait un sale temps pour la brocante, en tout cas.
Une jeune fille brune aux longs cheveux bruns marche sur le bord du trottoir, regardant loin devant elle, portant son parapluie très haut.
De l’eau coule sur le sol de la terrasse du café de la mairie, qui est en pente. Des petites rigoles d’eau de pluie qui se font leur chemin.
Un monsieur avec un parapluie bleu promène un grand chien noir sur le parvis, il le tient avec une laisse jaune fluo de plusieurs mètres. Un 96. Il y a plein de monde sous l’arrêt de bus, mais ils ne montent pas dans le 96 qui repart. Parmi eux, un bébé dans une poussette, qui pleure.
Une 2CV. Deux…. Quatre 2cv qui passent en file indienne, de couleurs vives. Même de loin on reconnaît le son des moteurs de 2CV.
Une Fiat 500 rouge. Mais modèle récent.
Un type avec une canne, immobile sur le trottoir d’en face, semblant ne pas faire attention à la pluie qui tombe sur son crâne dégarni.
Deux voitures qui descendent dans le parking. Un 63
Une femme en jeans, parka et capuche qui passe sur le trottoir d’en face. Démarche décidée et clope au bec.
Devant moi, la femme à la caméra parle toujours avec ses voisins de table. Enfin, avec la femme.
L’homme reste à l’écart.
Un 70.
Un camion moche se gare devant l’église, comme hier. Propreté et multiservices. Lusatec. Probablement un prestataire pour le salon des antiquaires.
Un type avec un vieux vélo à la main avec une casquette, une moustache, un beau manteau de toile. Old style. Il parle avec une fille en noir, VTT; K-way et sac à dos.
Une vieille dame avec un parapluie rose entre dans la foire aux antiquaires.
Une land rover, une Fiat 500, une camionnette jaune DHL, deux camionnettes blanches sans signalétique, une voiture grise, un camion « petit forestier », un cycliste en ciré jaune, une austin Mini, un sccooter, un flot de voitures.
Une dame en manteau enveloppée d’un foulard orange traverse la rue et s’approche de la terrasse.
Une autre 2CV.
Toutes sortes de gens.
Une vieille dame appuyée sur une béquille qui semble attendre un taxi. Une grosse dame boudinée dans un anorak tient un parapluie au-dessus de sa tête.
Le nouveau serveur est arrivé. Accalmie du flot de voitures.
Un livreur à vélo qui passe en sens inverse du trafic.
Le flot reprend, avec le feu vert.
Le type à la casquette s’approche de la terrasse. Il a une moustache.
Une femme avec ses deux enfants à l’arrière de son vélo. Non, un homme. Tous en K ways de couleur.
Je vais bouger, j’ai froid.
Un type passe juste devant la terrasse avec son blouson de cuir sur la tête et son mobile devant le visage
Un 96. Un triporteur.
19 octobre, 14h17
Je ne sais pas à quelle heure j’ai cessé d’écrire. Je voulais me réchauffer en marchant un peu.
Je suis passé au coin de la place avec la rue Bonaparte, j’y ai lu une plaque indiquant que Rimbaud avait lancé le bateau ivre ici, en 1871.

J’ai cherché la référence sur mon iPhone. Je n’ai rien trouvé, et puis il pleuvait. Je me suis dit que même s’il était tôt j’allais trouver un endroit où me réchauffer puis déjeuner. Pas le Cassette, où je suis allé hier et qui est devenu une avalanche de fleurs (et où la salade n’était pas fameuse), mais autre chose, dans le quartier, on verrait bien.
J’ai donc commencé à marcher. J’ai revisité l’église et pris des photos, puis j’ai flâné dans la foire des antiquaires, avant de repasser devant la plaque de Rimbaud, prendre la rue du vieux Colombier, la rue de Rennes, puis le boulevard Saint Germain pour retourner vers Odéon. Là je me suis dit que j’avais envie d’une pizza, celle de la Sirena, au coin du square de Cluny. De là je suis allé chez Eyrolles, et j’ai acheté des bouquins sur Paris.
Le Paris de Zola, le Paris de Balzac, le Paris de Dumas. Et puis voilà, il était déjà 14 heures, j’ai laissé Paris m’engloutir, une fois de plus.
En chemin, j’ai également recherché Ali sur Google, le vendeur du Monde, car j’avais un doute. Il s’appelle bien Ali. J’ai suivi ses aventures à distance pendant le Covid, car il ne pouvait plus vendre de journaux, et une mobilisation s’était faite pour lui trouver une autre activité, dans le jardin du Luxembourg si mon souvenir est bon.
Manifestement, il s’est remis à vendre des journaux.
Il y a quelques années, on pouvait voir une immense fresque murale avec son portrait au croisement de la rue du Four et de la rue des canettes. Elle a été détruite et remplacée par un immeuble moche.
Bref, j’ai erré. Retour au poste d’observation.
Me voilà de nouveau au café de la mairie, à l’intérieur, au premier rang, comme hier. Je vois la terrasse devant moi, l’église sur ma gauche.
La serveuse me reconnaît pour m’avoir donné de la menthe hier, elle me donne un carré de chocolat avec mon café. Le soleil s’est levé. Il y a davantage de piétons que ce matin. Un 86.
Des gens commencent à se regrouper, on sent les fans de Perec qui viennent pour l’événement de cet après-midi. J’ai acheté une place. Je ne sais pas à quoi m’attendre. Je ne sais même pas si j’aurai envie d’y aller. Ca m’intéresse davantage d’écrire des choses pas intéressantes que d’écouter des choses intéressantes, peut-être.
L’événement est à 17 heures, j’ai encore le temps d’y penser.
Les gens sont plus nombreux donc. Un type en t-shirt avec une bouteille d’eau et un grand casque sur les oreilles. Des gens qui s’arrêtent en terrasse prendre un café. Je ne vois plus la dame à la caméra. Ni le type qui écrivait à côté de moi lorsque j’étais en terrasse tout à l’heure.
Le serveur vient bloquer la porte du café afin qu’elle reste ouverte, ça fait de l’air.
Je pense au printemps. Je suis content d’avoir trouvé ces livres sur Paris.
Une Peugeot noire est garée au coin de la rue des Canettes, vide, avec les warnings, depuis au moins 10 minutes. Elle est immatriculée en Corse.
Le café de la mairie est plein, il y a toutes sortes de gens, pas forcément liés à Perec. Ça bouge, ça discute, ça vit.
Le soleil change tout, dans un lieu.
Un 86.
Avec le soleil on a davantage envie de regarder les gens passer, sans tout noter comme je l’ai fait ce matin. A moins que ce soit la lassitude, la peur de me répéter, ou pire, de m’attarder sur l’évidence que lorsqu’il y a du soleil les gens sortent et n’ont plus de capuches.
Un gros type tout en noir avec des cheveux blonds bouclés. Une dame avec des grosses lunettes à double foyer, qui hésite et finit par entrer dans le café.
Un 70. Il arrive. Il part.
Un père avec ses deux enfants sur le porte bagage qui roule en vélo sur le trottoir, au milieu des gens.
Un japonais portant une longue tenue noire, comme une djellaba, avec des signes blancs peints, passe juste devant la vitrine et tourne dans la rue des Canettes.

Même le flot de voitures semble plus abondant.
Une jeune fille passe, son téléphone pend à sa ceinture. Un type avec un casque audio blanc posé sur ses tempes noires. Un flux incessant. Beaucoup plus de monde que ce matin. Trop de monde pour en rendre compte.
Comparé à ce matin, l’endroit est vivant. Il l’était aussi, mais on pouvait l’observer à peu près attentivement. Là, ça part dans tous les sens, c’est l’anarchie. Il y a une queue d’une dizaine de personnes pour s’installer à la terrasse. Il y a deux minutes, cet endroit était vide.
Ali repasse, devant la terrasse, avec ses journaux. Combien de kilomètres par jour ?
J’avais décidé de prendre de la monnaie, pour payer, mais j’ai oublié. Une fois de plus. L’argent liquide devient de plus en plus rare, et pourtant il est parfois utile, comme pour acheter le journal à Ali plutôt que le lire en ligne.
J’ai bu un verre de vin à midi. J’ai quasiment arrêté de boire. Je note cela comme je note le reste : parce que je l’observe. Je pourrais sans doute le commenter, mais pas davantage que le reste, les gens installés autour de moi, ceux qui râlent parce que la porte est ouverte, ceux qui préfèrent qu’elle le soit. Ceux qui ne savent pas s’il faut la refermer en sortant. Les serveurs qui la laissent ouverte en passant. Un 70 qui passe. 6 passagers. Une voiture vigipirate. Une jeep militaire qui la suit à quelques mètres. La voiture corse est partie. Une fille avec un tote bag « Exercices de style ».
La porte qui ne veut pas se fermer. Mais quelqu’un viendra bientôt essayer de la fermer.
Être à l’intérieur du café me détourne de la place pour me recentrer sur le café. Dans le cadre de l’exercice n’est pas très important. L’essentiel c’est le flux de pensée, la description.
Je vois un nombre croissant de personnes arriver, des gens qui se connaissent, des gens qui viennent voir la plaque « Place G org s P r c » avec les lettres qui manquent, au-dessus de ma tête.
A ma droite deux femmes discutent. L’une d’elles dit que Catherine Deneuve n’habite plus ici, ce qui confirme mon information (d’où la tenais-je ? Je l’ignore). Je ne l’ai pas croisée depuis longtemps. Est-elle encore à Paris ?
La foule du café de la mairie devient de plus en plus Peréquienne, ça se sent. Par un changement de style, par un léger accroissement de l’âge. Par des attitudes, par des poignées de main et des signes de tête de gens qui se connaissent et se reconnaissent.
Pourquoi ce panneau place Georges Perec est-il au-dessus de ma tête ? Était-il installé exactement à cet endroit ?
Derrière moi, la fille qui parlait de Catherine Deneuve continue à parler du quartier. Elle y a vécu de 8 à 14 ans. « Catherine » passait son temps chez Yves Saint Laurent. Elle montre le magasin à gauche de la terrasse. C’est le magasin homme. Le magasin femme était de l’autre coté du café de la mairie.
J’ai cessé d’observer la place Saint Sulpice. Parce que je suis à l’intérieur et non plus directement au cœur du lieu observé ? Une classe de lycéens passe en troupeau juste devant la vitrine, à 2 mètres de moi, une cinquantaine. Plutôt bien habillés. Probablement étrangers, mais je ne peux pas l’affirmer. Ils se dirigent vers l’entrée de l’église.
C’est plus difficile et moins intéressant de chroniquer une agitation comme celle de cet après-midi, plus difficile et moins intéressant que ce matin. On n’a pas le temps de s’attarder. On part dans tous les sens. On s’attarde trois secondes sur une personne puis on passe à autre chose. On ne termine rien.
Un visage, un sourire, une tache de couleur et on passe au sujet suivant. Une dame avec un vêtement emballé comme sortant du pressing. Une autre qui marche les bras croisés. Un homme qui rentre dans le bar en regardant l’heure puis lit la carte. Un couple, elle asiatique lui européen. Un bus dont je n’arrive pas à lire le numéro. 86. Véhicule 100% électrique.
La fille de derrière parle toujours. Elle vivait ici enfant. Elle a quitté Jérôme parce qu’elle a rencontré Bernard. Parce que Jérôme déconnait quand même pas mal. La drogue. Elle c’était pas son truc les vases d’ecstasy.
Parmi les passants, quelques-uns sont plutôt élégants, voire très élégants. La pluie gomme ces différences, mais dès que le temps se lève on peut les percevoir de nouveau.
Un 63. Un 70. Combien de bus ai-je manqué depuis 5 minutes ?
Un flot de gens traverse la rue depuis l’église en direction de la terrasse où je me trouve, au coin de la rue des canettes.
Jérôme était un bon copain de Michelangelo, poursuit la fille derrière qui raconte sa vie. Un homme — Je suis interrompu par un Péréquien qui vient me saluer – Il me parle d’une douzaine d’autres lieux ou Pérec voulait passer deux fois par jour. A trouver.
Un groupe très trendy, lunettes noires et habits rock discute devant moi sur le trottoir. Un gros monsieur chauve en pull à rayures, sa femme a une écharpe rose et orange. Un 86.
Avec le type qui est venu me parler, on a parlé de la brièveté de la tentative d’épuisement et de sa sécheresse de style et de contenu.
On sent qu’il se passe quelque chose. Il y a les gens de passage et les gens qui restent.
L’ex-femme de Jérôme parle toujours derrière moi. « Ah voilà, ça c’est jéjé. Et sa copine qui est partie après, elle était très très connue à Paris. Jérôme c’est un frère, je me sens super proche ».
Un taxi noir garé juste à coté de la terrasse, les passagers mettent du temps à descendre.
« Jérôme n’a jamais pu avoir d’enfant mais elle en avait un et je crois qu’il s’est beaucoup occupé de cet enfant et je crois qu’ils ont quand même eu une vie sympa ».
« Et Michelangelo aussi c’est le même caractère, festif et sympa. J’ai toujours été avec des mecs comme ça. Alisson, elle l’appelle mon âme soeur ».
Les gens marchent dans tous les sens, sous le soleil. Majorité de sourires. Un homme avec ses trois enfants, une vieille dame très élégante avec un chapeau et un sac Vuitton (pourtant marqueur pour moi de l’absence d’élégance).
Un type en tenue de motard. Une famille qui a l’air de s’ennuyer, un couple lui en bleu, elle en rose, lui avec une casquette à visière et un blazer, elle en col roulé et sneakers.
Un homme en imperméable et béret, élégant mais avec une démarche de Peaky Blinder. Un homme avec deux anoraks bleus l’un sur l’autre, qui tient la main de sa femme. Un homme qui rentre dans le café avec une assiette. Un type qui approche et que je suspecte d’être un lecteur de Perec. C’est assez masculin ou je me trompe ?
« Elle était détestée et hyper jalousée.. » j’ai perdu le fil de ma conteuse. J’entends des bribes.
« Avant, l’esprit à Paris n’était pas aussi petit ».
La terrasse est bondée. C’est le week-end, les gens sont là pour faire des courses. Je ne viens plus dans ce genre de quartier, mais des images de l’enfance me reviennent. Une grosse dame promène son chien. Des gens, des gens, des gens. Une table se libère, elle est prise immédiatement. Les gens marchent leur manteau sur le bras. Profitent du soleil. Une voiture bloquée au milieu des nombreux piétons qui traversent.
Jérôme pendant 1 an et demi, je me suis super bien amusée. Et puis en vacances on partait toujours avec de chouettes copains. Ça fait une demi heure qu’elle parle, j’ai l’impression qu’elle tourne en rond.
Hasard : Jérôme l’appelle. Elle lui raconte qu’elle était en train de parler de lui et qu’elle était au café de la mairie.
Il va passer l’embrasser. Je vais voir Jérôme.
J’aime bien prendre ces notes au vol, comme elles vont.
Quand j’ai rencontré Jérôme il travaillait pour Cartier à Bruxelles parce qu’il n’avait pas fait son service militaire.
Ensuite il a travaillé pour Fred, puis il est parti dans la presse.
Un couple de vieux. La dame est courbée et n’arrive pas à se redresser.
Jérôme rappelle finalement il ne pourra pas venir dire bonjour car il a des clients bloqués à l’entrée du Grand Palais. Je ne verrai pas Jérôme.
Un 96. De là ou je me trouve je n’ai qu’un tout petit espace pour lire le numéro des bus. Ca ne rend pas service à la précision de ce texte.
La serveuse va partir. Je la paye, et je lui paye un allongé qu’elle va m’apporter.
Un 86. Véhicule 100% électrique. Quand je vois les bus arriver de loin, je peux lire leur numéro. Une fois qu’ils sont devant la terrasse _ un 70 _ ca devient difficile, je n’ai que ce tout petit espace lorsque le numéro est visible, entre le parasol de la terrasse et le toit de l’abribus. Un 58. Mon premier il me semble ?
Une photographe avec un siège pliable entre. Un homme avec quatre sacs en plastique Swatch remplis et aux poignées nouées. Sa compagne porte deux parapluies.
La femme derrière parle de quelqu’un avec qui elle s’entendait super bien.
Une vieille dame grosse avec un foulard sur la tête pousse sur une chaise roulante une adolescente à moitié endormie, vraisemblablement très handicapée, avec un masque pour respirer, qui fait des soubresauts à chaque pavé. Elles ont l’air de souffrir, elles pensent entrer dans le café, ou bien demander leur place. Elles entrent lentement.
J’ai été trois mois en stage et je prenais le métro puis un RER jusqu’à Versailles tous les jours, et je rentrais tous les soirs chez la maman de Jérôme chez qui je vivais, continue la voix derrière moi.
Je ne me retourne pas. Je ne sais pas si je veux connaître le visage de la personne qui raconte ainsi sa vie. J’y perdrais peut-être quelque chose.
Maintenant elle parle d’un jour où elle a mangé des crêpes complètes.
Après j’ai été chez Manoukian, j’ai détesté cette collection.
On sent qu’elle a la semaine pour raconter sa vie à son amie, dont je n’entends pas la voix.
Une bande de jeunes joue à se lancer une casquette bleue sur le parvis de l’église. Une femme enceinte sort du café, un 63 passe derrière elle. Elle reste plantée debout devant moi, les deux mains sur son ventre proéminent. Elle semble attendre quelqu’un qui se trouverait encore dans le café.
Un jeune type sort, ils partent ensemble rue des Canettes. Elle était habillée plutôt chic. Lui jeans basket et blouson.
Un 70.
Un 63.
J’ai bien connu Gérald, et ensuite quand je suis arrivée chez…. Isa était la meuf de Gérald mais je le connaissais déjà.
Moi j’étais le premier chiffre d’affaires de Belgique. Tu veux un café ? On va prendre l’addition. C’est moi qui t’invite parce que c’est mon café.
Des gens de tous âges, qui marchent à toutes les vitesses.
J’aurais dû prendre mes médocs avant de manger, mais je vais y penser ce soir.
Une jeune fille en pull multicolore traverse la rue des canettes avec une amie. Une mère au téléphone pousse son enfant dans une poussette. Un tros type noir avec une veste bleu ciel trop serrée et un béret vert.
Pendant que j’écris, des applaudissements dans la salle à côté. J’aime mieux écrire que célébrer. Expérimenter la chose, me l’approprier,
Pour moi Yves Saint Laurent, c’étaient les beaux tailleurs pantalon femme
Un homme avec un ventre tout rond. Un couple s’arrête pour laisser passer le serveur qui va du café à la terrasse.
Un couple avec un petit chien. Une vieille dame tout en noiur avec les cheveux blancs, des lunettes noires, un chapeau noir, comme déguisée en sorcière.
Pas de bus, cette fois-ci. Souvent quand je lève la tête il y en a un.
Un type en noir t-shirt noir sur un vélo noir avec un sac à dos noir qui pédale au soleil. La file de taxis est vide (en apparence, je ne vois pas le début, donc il y a peut être un taxi). Un homme avec un pantalon jaune et vert, une echarpe verte et haune, et un chien.
Un blouson vert à pois avec écrit GOODBOY, porté par un type assis, le dos rond, sur un banc sur ma gauche face à la boutique Yves saint Laurent.
Le serveur, le même que depuis ce matin, enchaîne les allers retours entre la terrasse et le bar. La façade de l’église est illuminée par un rayon de soleil. Un groupe de touristes surgit de l’escalier, sortant de l’église.
Un type qui se dirige vers ici, marchant les pieds en dedans et me regardant. Il balance un parapluie au bout de son bras.
Le soleil encore plus fort. La façade presque aveuglante.
Une fille en noir et gris, très bien maquillée, marche attentivement, cherchant à mesurer du coin de l’oeil l’effet qu’elle produit.
Un couple qui se concerte sur la direction à suivre. Un type en k-way bleu qui pousse la poussette de son bébé et marche en ayant l’air ailleurs. Un sac en toile à damiers noirs et blancs. Une robe à rayures bleues et blanches. Une casquette. Un autre landau. Une poussette. Une valise à roulettes. Un 63. Avec sur le flanc une affiche Kidexpo, la même que sur tous les autres bus. J’ai déjà pensé à l’écrire mais je ne suis pas certain de l’avoir fait.
Un groupe de trois personnes habillées en noir. La fille asiatique, l’un des garçons noir, l’autre type sudaméricain. La ville comme catalyseur. On laisse ses origines derrière soi en y pénétrant.
Je ne me souviens absolument pas de ce que j’écris.? Ça passe aussi vite que les gens que je regarde partir vers la droite, vers la gauche, rester un moment, tourner la tête, parler, rire. Passer puis disparaître.
Beaucoup d’entre eux regardent leur téléphone. Un couple s’arrête pour s’embrasser juste devant la porte du café. Le vent se lève. Beaucoup de bébés et de poussettes. Une bonne partie des gens marchent seuls, parfois en couple. Les groupes plus nombreux sont rares. Ce sont les touristes.
Un 96.
Ca y est c’est un après-midi ensoleillé, c’est le beau temps.
Un couple à casquette. Visières longues, épaules basses, dos voûté, regard vers le sol, démarche élastique.
Un landau posé là, à côté de la terrasse, depuis 30 minutes. Je ne sais pas à qui il est. Je connais des gens que ça alarmerait et qui penseraient immédiatement à une bombe ou un truc louche.
Le type qui était assis à côté de moi me salue.
Beaucoup de gens sont arrêtés, au soleil. A discuter.
Un type avec un chien comme celui de mon ami Patrick (un schnauzer, je crois). J’ai oublié le nom de cette race. Une voiture orange.
Je n’ai pas vu partir les deux filles qui parlaient dans mon dos et dont j’ai transcrit quelques propos. Je ne connaîtrai jamais leurs visages.
Juste devant moi, de l’autre coté de la vitre, me tournant le dos, une femme en manteau noir aux longs cheveux bruns. Je prends une photo de sa silhouette.
Une femme avec une canne. Il y en a beaucoup .Est-ce un quartier de vieux ? Proximité d’un établissement de santé ?
La femme au manteau noir a tourné légèrement la tête. Elle a des lunettes et un nez pointu.
Un couple vient chercher le landau mystérieux, portant un nourrisson que la mère garde contre son ventre.
Le 19 octobre, Georges Perec s’arrête d’écrire à quatre heures et demie. Je pense que je vais faire comme lui.
Un type sur un vélo d’acrobatie très haut. Sa tête est à la hauteur du sommet du bus qui passe et dont je ne verrai pas le numéro. Ah si. 70. Sur la vitre arrière.
Un serveur débarrasse la table de mes voisins récemment partis. Je ne l’avais pas vu avant. Prise de service ?
Nombreux vélos. Un 63. Un vieux monsieur en bermuda avec un tote bag et un té en bois qui en dépasse.
Un autre 63? Alors que l’autre est toujours à l’arrêt.
Encore trois bébés, dans des poussettes. Et deux enfants qui courent autour. C’est un quartier dédié à la natalité. Le miracle de Saint Sulpice ? Les riches sont-ils plus fertiles ?
Un couple avec des kways noirs et des canettes d’orangina.
Globalement, les gens sont beaux et ont l’air sympa.
Une vieille dame voûtée qui avance avec l’aide d’une béquille.
Que sortira-t-il de ce collage d’impressions ? Un 70. Quelque chose va-t-il se dégager ?
On voit arriver des personnes qui sont clairement là pour Perec. Ils entrent dans le bar comme dans les pages d’un livre.
Cette petite bulle créée par l’anniversaire de la tentative de Perec passe presque totalement inaperçue, les gens au dehors de l’aquarium café de la mairie vaquent à leurs occupations du samedi.
Un type photographie la plaque Place Gorgs Prc
La femme au turban et la fille sous respirateur repartent vers la gauche, d’où elles étaient venues. Je n’ai pas compté, je dirais qu’elles sont restées 30 minutes.
Un trafic Renault au coin de la rue, avec les warning qui clignotent.
L’endroit où se garent tous ceux qui doivent s’arrêter. Il n’y a aucune autre place où stationner, sinon le parking souterrain.
Une femme avec un sac « El Corte Ingles ». Une femme en jupe léopard à volants. Un 63. Un couple qui ne sait pas vers où aller et s’en va vers la rue des canettes. Un type immense qui entre dans le café de la mairie. Une très vieille dame chenue avec une cane qui avance au bras d’une femme plus jeune. Sa fille ? Elles entrent dans le café. Un gilet rayé. Un sweat shirt Roma. Un pull mauve. Une jupe à taches noires et blanches type tache d’encre. Un vélib qui file à toute vitesse. Un vieux avec un sac à dos et un sac fnac. Deux femmes en k-way et basket, plus de 60 ans, qui sortent du café.
Une bonne partie des passants sont plutôt âgés. Je sais. Je fais partie du lot.
Un prêtre entre dans le café. En soutane. Gros. Barbu. Devant passe un couple gay. L »homme » en noir, l’autre en mauve avec des bijoux partout. Ils doivent avoir 70 ans, ont des visages sévères et marchent tristement.
Nouvelle arrivée de gens dans le bar, dont je soupçonne qu’ils sont liés à l’anniversaire.
Le flux incessant ne cesse pas d’être incessant.
Dès que j’ai terminé cette phrase, moment de calme inattendu. Un 86. Une femme en sweat shirt bleu à capuche avec une bouteille d’eau en plastique et des baskets fait les cent pas devant la vitrine du café. Une grande fille avec les jambes nues et une grosse étoile tatouée au-dessus du genou droit.
Où vont tous ces gens ? Que disent-ils de la place Saint Sulpice ? Quelle est la permanence de ce lieu en dehors du flux incessant de passants ? Que fait ce type en short qui semble sortir d’une salle de sport ? Et celui-ci avec un cadre sous le bras ?
Le type qui vendait le jasmin hier vend le jasmin aujourd’hui.
Quel est le pourcentage de gens qui sourient ? Il y en a. Davantage que de gens qui téléphonent ? Je n’en suis pas certain.
Je ne suis pas fatigué, mais j’ai l’impression que dix pages supplémentaires n’ajoutent rien. Un couple de gays sexagénaires. Un homme tirant une valise suivi de ses trois enfants. Une dame avec un parapluie et les cheveux attachés, suivie d’une fille jeune avec les cheveux attachés de la même manière et d’un parapluie qu’elle porte de façon identique.
Un type derrière parle de la police. Il dit « Les poulets ». Il dit « Ce n’est pas une question d’âge ».
Je pense qu’il sera intéressant de m’installer ailleurs, une fois de temps en temps, pour ressentir la nuance entre les foules qui s’assemblent spontanément dans des lieux différents.
Pourquoi Catherine Deneuve a-t-elle quitté le quartier ? Y vivait-elle lorsque Perec a rédigé la tentative d’épuisement ?
Quelle est la proportion d’habitants du quartier dans tous les gens que j’ai regardé passer aujourd’hui ?
Quelle est la proportion de touristes ? Les piétons étaient-ils plus nombreux que les automobilistes ? Je dirais volontiers que oui. Largement.
16h24. Je m’arrête. Je pourrais continuer. Je pourrais chercher une raison pour arrêter. Mais je ne le fais pas. Je m’arrête; c’est tout.
20 octobre 2024 – 11h10
Troisième et dernier jour. Je suis de nouveau en terrasse au café de la mairie.
50 ans plus tôt, Georges Perec est arrivé à 11h30. Il notait
Le temps : à la pluie, Sol mouillé, éclaircies passagères
Pendant de longs espaces de temps, aucun autobus, aucune voiture.
Sortie de la messe.
Je verrai dans 20 minutes s’il y a une sortie de messe. En attendant, il ne pleut pas. Il fait un temps gris, le ciel est blanc, il y a du vent. Je suis installé à la même place qu’hier matin. Le même serveur me dit bonjour.
Je commande une omelette au jambon et un allongé.
Devant moi deux filles sur la droite, je dirais la trentaine, qui discutent gaiement et amicalement. Les deux portent un imperméable.
A ma gauche, un couple de deux personnes plus âgées, la soixantaine, anoraks noirs, dos voûtés, cheveux sales et pendants. L’homme a un anneau à l’oreille. Ils portent des sneakers avec des chaussettes moches remplies de dessins colorés.
Contrairement à 1994, il passe des bus, il passe des voitures. L’ambiance est plus calme que les jours précédents mais ce n’est pas mort.
Plusieurs camionnettes blanches garées le long du trottoir en face, et devant l’église. Probablement liées au salon des antiquaires.
Un homme assis sur un banc un peu plus loin vers la droite écrit sur un carnet. Je soupçonne tous les gens qui écrivent de faire partie de cet anniversaire.
Hier je ne suis pas allé à l’événement Georges Perec au café de la Mairie pour lequel j’avais pourtant acheté une place. J’ai plutôt évité les contacts avec les gens impliqués, je m’en suis tenu à des signes de reconnaissance et de complicité. J’avais envie d’être tranquille. Ce qui m’intéresse n’est pas la célébration mais l’expérience d’écriture, et ce qu’elle peut avoir de spécifique.
Je sens déjà, je l’ai déjà dit, cette différence entre le volume de mon texte et celui de Perec. La rareté et la brièveté de ses formules. Lassitude. Fatigué. Souvent un simple objectif.
L’une des deux filles devant moi explique à l’autre que c’est aux parents de s’occuper de leurs enfants. Elle parle vite. Un 96 passe devant elle et s’arrête. Le revers du col de son imperméable est doublé d’un motif à carreaux.
Je pose mon ordinateur sur les genoux, mon omelette arrive. Je vais observer sans écrire pendant quelques minutes. Une dame blonde descend d’un taxi puis traverse la rue en courant vers le salon des antiquaires. Un homme en vélo arrive doucement depuis le parvis, son vélo roule silencieusement, il avance sans pédaler et regarde autour de lui.
Une voiture de temps en temps. Une femme sur le trottoir en face avec une valise à roulettes, qui semble chercher quelque chose. Une camionnette blanche qui passe en faisant un bruit de moteur en mauvais état.
Je me demande si je verrai la sortie de la messe. Parce que le parvis est masqué par un camion. Et parce qu’il y a d’autres sorties. Un 63 s’arrête. Notamment une sortie sur le flanc droit de l’église, qui semble mieux adaptée au passage usuel du public que la grande volée de marches.
Je devrais peut-être aller voir dans l’église si une messe se déroule. Mais j’ai une omelette qui va arriver.
Un 96 qui avance lentement vers son arrêt, ralenti par un vélo qui roule devant lui. Il ne s’arrête pas et poursuit sa route.
Un peu plus loin sur la gauche, le type qui écrivait lui aussi les deux matins précédents.
Un 96 qui s’arrête, moins d’une minute après l’autre. Petit embouteillage de 4 voitures au feu rouge à l’extrémité de la place vers la droite, au croisement Saint-Sulpice – Bonaparte.
Le couple aux cheveux sales mange des omelettes. Ils sont arrivés après moi mais sont servis avant. Le serveur sait que j’ai tout mon temps. Ils mangent salement les gros morceaux d’œuf qui pendent de leurs fourchettes, en se penchant en avant, le menton au-dessus de l’assiette.
Je me demande si j’offre ce tableau lorsque je mange une omelette. Je serai self-conscious tout à l’heure au moment de manger la mienne.
Les voitures sont silencieuses. Les bruits de moteurs sont doux, beaucoup roulent à l’électricité.
Une camionnette « Alimentation bio ». Un vélo Dott qui passe à toute vitesse, un type tout en noir droit comme un i perché dessus. Une voiture emprunte la rampe du parking souterrain, deux autres poursuivent vers le coin de la place. Le feu est rouge. 8 piétons sur le trottoir derrière moi, entre Bonaparte et la rue des canettes. Un vélo passe en sens inverse du trafic. Un couple de joggeurs passe devant la terrasse, le long du trottoir, également dans le sens inverse du trafic. J’ai écrit trafic avec un seul f et mon ordinateur surligne la faute.
C’est très agréable de se replonger dans cette écriture qui canalise et clarifie les pensées.
Je me suis interrompu quelques minutes pour manger mon omelette. Excellente. Soudain le flux de voitures et de gens s’est accéléré, j’ai eu l’impression de perdre le fil de la chorégraphie de cette matinée, je me suis résigné à ne pas compter les taxis, et les bus, et les gens qui se sont attroupés pour entrer dans l’enceinte de la foire des antiquaires.
De retour aux manettes, 5 minutes plus tard, je note que le flux est toujours un peu plus dense que tout à l’heure, légèrement plus bruyant. Les passants sont un peu plus nombreux.
11h43 et toujours pas de sortie de messe. Qui va à la messe à Saint Sulpice ?
Devant l’église un type passe, en tenue blanche et short, une raquette dépassant de son sac à dos. Tennis ? Squash ? Il est trop loin pour que je voie. Un vieil homme voûté traverse, le dos de sa veste est tout froissé, il se dirige vers la foire des antiquaires.
Les personnes aux cheveux sales sont en grande discussion. Ils rient de bon cœur, je n’entends pas ce qu’ils disent. En revanche, j’ai des bribes de la conversation des deux filles sur la droite. Elles sont plus loin de moi mais occupent le lieu avec moins de discrétion. Elles parlent de Lorène qui travaille à la Cour des Comptes.
A l’arrêt de bus un duo de japonaises cosplay mais d’une quarantaine d’années. Dans quel bus vont-elles monter ?
Des gens bien habillés, un peu endimanchés, arrivent à la terrasse. Aurais-je manqué la sortie de messe ? La façade de l’église est toujours masquée par un affreux camion blancc cubique. Je vois des groupes de gens un peu endimanchés qui arrivent en face. Peut-être que mon hypothèse d’une sortie par le côté de l’église était la bonne.
En tout cas, c’est une foule discrète et clairsemée. Homogène en âge (cheveux gris) et en style vestimentaire.
Ali avec ses journaux et sa casquette. « Ca y est c’est officiel, Marine le Pen n’est plus raciste. On est sauvés ! »
La fille au col écossais dit qu’elle aime bien Aimé comme prénom pour un garçon. Et Désiré. Un 86. Un couple qui s’installe à ma gauche sur la même banquette. Des gens qui entrent dans l’église.
Sur un banc juste en face de l’autre côté de la rue, ddos à une tente de la foire des antiquaires, une femme brune en panteau gris compose un message sur son téléphone d’un doigt précautionneux. Une femme rousse passe en vélo dans un manteau en laine multicolore.
Un type avec des cheveux longs et un long manteau marche sur le parvis, le vent fait voler ses cheveux dans tous les sens. Un vent qui se lève et fait craindre la pluie. Il fait froid soudain.
Le couple aux cheveux sales est parti, je ne les ai pas vus s’en aller.
Juste sur ma droite, derrière les deux filles en imper, une colonne Morris qui tourne, alternant une affiche de l’Amour Ouf, un film de Gilles Lellouche, du film Aznavour, avec Tahar Rahim, et de Angelo dans la forêt mystérieuse, un film d’animation. Prééminence du cinéma. Comment gagne-t-on sa vie en faisant des films dans un monde où les gens ne vont plus au cinéma ? Ou bien y vont-ils ?
Groupes de gens sur le parvis. Fidèles? Touristes? Difficile à dire. En tout cas pas en k way et tenue d’exploration de la ville.
Un homme accompagnée de sa femme voilée marche le long des tentes de la foire aux antiquaires, ils discutent en riant. Ils traversent la rue puis s’éloignent vers la rue Bonaparte.
Les deux filles en imper décident d’aller se promener. Elles terminent leur café.
Une Porsche jaune. L’événement le plus bruyant depuis mon installation ici. 11h58. Le vent qui s’est levé est plutôt froid.
Toujours des gens sur le parvis.C’est le flot principal ce matin, comparé au trottoir derrière moi (entre le café de la mairie et la terrasse où je suis), où il y a très peu de gens.
Midi sonne.Un groupe de parents avec enfants et poussettes arrive au loin, venant probablement du Luxembourg. Une voiture grise se gare en double file le long du camion blanc moche qui me cache les escaliers de l’église.
Nouveaux arrivants à la terrasse. Nouveaux départs.
A ma droite, la fille écrit sur son carnet. Le garçon regarde son téléphone
Une grosse dame aux cheveux longs trop décolorés, vêtue de noir et marchant avec une canne, traverse la terrasse et se dirige vers le café derrière moi. Elle a du mal à respirer.
Un 70.
Trois voitures grises, un vélo. Un deuxième serveur arrive à la terrasse pour débarrasser. Une père et son fils en manteaux de pluie s’installent au premier rang, devant moi.
Une demi-douzaine de voitures redémarrent au feu, silencieuses.
La mère et son fils repartent au bout de 30 secondes sans rien commander.
Je suis agacé par ce camion blanc devant l’église. Il fait tâche, il perturbe la scène.
Je commande un autre allongé. Sur ma droite, adossé à l’arrêt de bus, un cuistot en costume (veste blanche, toque, pantalon bleu) téléphone. Un taxi s’arrête à la station, il est le seul. Une voiture au moteur bruyant rompt le calme feutré de ce matin froid et gris. Derrière, une moto passe presque discrètement en comparaison. Un 86. Une demi-douzaine de passagers montent dedans. Un homme aux cheveux longs en descend, précédé d’une poussette.
Rassemblement de prêtres devant l’église. En aubes blanches. L’un porte une croix. Des gens s’attroupent. Je ne vois pas tout à cause du camion blanc. Une japonaise en jupe et blouson de cuir, coupe au carré, émerge de ce groupe et se dirige vers le salon des antiquaires.
Petit afflux de gens plus bourgeoisement habillés de l’autre côté de la route. Écharpes, sacs en cuir, cheveux attachés, vêtements bien coupés.
Deux hommes en sweat et casquettes de baseball s’installent sur la droite devant moi, à la place des deux filles en imperméable.
Je suppose que la multiplication spontanée des personnes plutôt âgées et bien habillées simultanément avec l’apparition des hommes en aube blanche signe la fin de la messe. La terrasse se remplit de cette vague nouvelle.
Un coursier noir emmitoufflé dans une polaire passe sur son vélo électrique. Il tousse.
L’attroupement devant l’église s’éternise, en conversations par petits groupes. Un 63.
Un side-car. Deux side-cars avec un pilote et deux passagers chacun. Visite touristique probablement.
Une camionnette de la police municipale, deux voitures grises, un taxi. D’autres gens bien habillés. Un bus sans voyageur. Une grande dame rousse prend en photo les tours de l’église.
J’aperçois sur le siège à côté de moi le dos du livre de Perec. Et la phrase en exergue « Ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages ».
Le ciel est blanc, avec quelques nuances grises. On ne peut pas dire qu’il passe le moindre nuage. On se sentirait plutôt comme posés sur une scène lente et silencieuse.
Il ne fait pas chaud.
Un couple qui passe sur un vélib. La fille debout derrière le garçon qui pédale.
Des voitures. Pas de bruit de moteur. C’est feutré.
Deux vieux messieurs avec des bérets s’installent devant les deux étrangers à casquettes de baseball. Pour compléter le tableau, au coin de la terrasse, il y a un type sous une capuche.
J’ai la tête nue. J’ai froid au crâne. Y aurais-je pensé sans ce télescopage de couvre-chefs ?
Un scooter avec deux passagers casqués. Entre la terrasse et l’arrêt de bus, un vieux monsieur avec une casquette lui aussi. Un cycliste avec une casquette de baseball. Vérification : non, tout le monde n’a pas un truc sur la tête. C’est seulement un enchaînement aléatoire d’observations.
Un cycliste casqué, un type en scooter casqué. Un couple avec ses enfants habillés comme pour la messe qui approchent. En retard ? Second office ?
Un tuk tuk orange transportant une famille passe en silence. Propulsion électrique. Il semble glisser sur le bitume. Pourquoi n’ai-je pas remarqué le silence des voitures les jours précédents ?
Comparé aux jours précédents la place n’est pas forcément plus calme. Moins d’activité derrière moi sur le trottoir, moins de gens avec des paquets, mais bien plus d’activité sur le parvis, où les hommes en aube sont toujours là parmi le groupe de gens attroupés, dont la taille diminue lentement, unité par unité.
Moins de shoppers, davantage de fidèles.
J’ai froid. Je vais aller voir dans l’église, je vais faire un tour de la place pour me réchauffer. 12h26.
Un 86, direction le Champ de Mars. Ses portes sont ouvertes et je peux entendre l’annonce diffusée à l’intérieur du véhicule. Un autre bus stationne à l’arrêt, retardant le 86. Un 70. Il repart doucement.
Direction l’église.
Confirmation : il y a encore du monde dans l’église, ça sent l’encens, des petits groupes qui discutent. Il y a eu une messe.
Passage par le salon des antiquaires : bien plus actif que les jours précédents. Public homogène, plutôt sexagénaire.
Je suis rentré m’installer dans le café, au chaud. A côté des autres personnes déjà rencontrées et venues écrire ici pour l’anniversaire.
Au coin de la rue des canettes, une famille s’active autour d’une voiture toutes portes ouvertes et remplie de bagages. Une poussette est posée derrière le coffre ouvert, on voit des silhouettes bouger à l’intérieur. Un homme (le père je suppose) s’active, le corps engouffré d’un côté de la voiture et les fesses au milieu de la rue.
La terrasse où je me trouvais il y a 10 minutes est maintenant devant moi. Les gens me tournent le dos. Il y en a plus que les autres jours je dirais.
Le type qui était là tous les matins à écrire se lève, il parle avec les gens derrière lui et se roule une cigarette.
Il y a une équipe qui semble réaliser les interviews des gens venus ici pour écrire.
La vieille dame à la canne et aux cheveux blancs de tout à l’heure sort du café, passant juste à côté de moi.
Je suis installé à la table juste devant la porte, dans le courant d’air lorsque celle-ci s’ouvre, mais contrairement aux jours précédents, un radiateur allumé souffle de l’air chaud. C’est très agréable.
Beaucoup de piétons, mais en provenance de l’église et de la rue saint sulpice, beaucoup moins sur le trottoir devant le café, qui était tant fréquenté hier.
On sent que le trafic piéton d’hier était lié au shopping, d’où tous les sacs. D’où tous les jeunes, d’où tous les styles si variés.
Beaucoup plus homogène ce matin. Beaucoup plus « du quartier ».
Un homme avec des baskets blanches et un parapluie blanc posté au coin, regardant la rue des cannettes qui part derrière nous sur la gauche de la terrasse.
Moyenne d’âge en forte hausse par rapport à hier après-midi. 12h44.
Un homme âgé en short et casquette, jambes bronzées et musclées. Jogging au Luxembourg ?
Une fille avec son père. Elle a la quarantaine, lui, vieux. Même expression, même démarche. Tous les deux grands. Tenue vestimentaire locale parfaite.
Je viens de passer 10 minutes sans écrire, à regarder, seulement à regarder.
Dizaines de gens, centaines de détails, milliers de perceptions. Mais aucune activité pour les fixer, et ils ont déjà été effacés de ma mémoire, remplacés par des informations nouvelles.
L’activité d’observation avec prise de notes a un effet transformateur : elle crée une chronique, elle crée un avatar de la chose vue, qui persistera en dehors du spectateur, qui pourra être transmise à un hypothétique lecteur, ou bien tout simplement relue par la suite par l’auteur.
Le recensement fait sortir du néant, et fait entrer dans un espace fragile et incertain, celui des lectures ou relectures possibles, celui de la restitution, de l’évocation, de la matérialisation d’un souvenir sous forme de trace écrite.
J’ai complété ça par quelques photos. Sans souci de cohérence, en me laissant porter par le flux des pensées et des associations d’idées, par les détails notés, par un visage, un paquet, un bruit, une tache de couleur. Par un vague souci d’imitation aussi, clairement. Si le texte original n’avait pas existé, je n’aurais probablement jamais recensé autant d’autobus. Je n’aurais probablement pas porté le même regard sur quelques éléments qui ne m’ont occupé que parce qu’ils figurent dans le texte.
Aurais-je mentionné la station de taxi ? Je n’en suis pas certain.
Ce que je perçois de l’expérience, ce qui me donne à réfléchir, c’est la brièveté du texte de Perec, et l’ennui qui en ressort. Il n’aime pas cette expérience.
Il s’en tient à son intention : observer et noter.
J’ai réagi différemment, je me suis observé absorbé par le flux des événements et de l’expérience à la fois absorbante et vaeine d’en rédiger la chronique spontanée et improvisée, suivant tant bien que mal le flux des idées et des mots tellement plus lent que celui des perceptions.
J’ai éprouvé la perception de l’instant dans ses multiples dimensions, de l’écoulement du temps et de l’esprit qui observe le passage rapide des idées tandis que les doigts enchainent les mots et les phrases à un rythme tellement plus lent que l’on ressent la frustration de laisser échapper tant de choses, en même temps que la reconnaissance de pouvoir éprouver autant de choses en aussi peu de temps, et trouver autant de plaisir à cette activité, se laisser caresser par les micro événements qui se succèdent à un rythme jamais ralenti, océan dans lequel on navigue et dont on tire quelques lignes.
Ivresse de l’instant, forme de méditation par l’écriture. Dans cet état où m’a plongé la tentative d’imitation de Perec, j’ai souvent oublié le projet initial et découvert autre chose, une forme bien moins impersonnelle d’expérience de l’instant par l »écriture.
Devant moi une jeune femme avec une casquette qui promène son chien dans un sac, le sort du sac, lui met une laisse et reprend le sac sur son dos. Le chien n’a pas l’air d’aimer beaucoup marcher. Il se traîne derrière elle. Apparemment il n’est pas en grande forme. Blessé ? Heure de l’exercice ? Elle s’éloigne vers le parvis avec son petit chien au pas hésitant.
Une jeune fille en t thirt blanc passe dans l’antre sens, d’un pas décidé.
Depuis la terrasse fermée, je n’entends plus les bruits, je n’entends plus les conversations. Je n’ai que les images, les mouvements, le poses, les visages. La position en terrasse à l’intérieur du café introduit une distance, d’acteur on devient spectateur.
Cela me rappelle d’ailleurs qu’hier, tout en consignant mes observations sur le spectacle de la place, je transcrivais des bribes de conversations de gens qui parlaient dans mon dos, dont je n’ai jamais même cherché à voir le visage.
Une vieille dame entre dans le café. Elle a une canne, les cheveux rares teints et permanentés, le long nez osseux de ceux qui ont longtemps vécu, le regard tendu vers l’avant, vers le lieu de son prochain pas, de son prochain effort. Et son prochain poste de repos.
Elle ressort. Une autre vieille dame est venue la chercher, pour se rendre dans la salle à côté, où se tient une réunion.
Un couple. Un père et son fils. Un type qui porte du pain. Un bus 70 qui s’éloigne. A quel moment n’apprend-on rien de nouveau d’un lieu ? Y a t il des moyens de renouveler le regard pour poursuivre l’expérience en enrichissant la gamme des perceptions vécues ?
Un changement de lieu suffirait-il à régénérer l’activité ?
Epuise-t-on un lieu ou le régénère-t-on en se livrant à cette activité de recensement à la fois maniaque, individuelle, arbitraire, imparfaite, exacte (il n’y a presque plus personne à la terrasse dehors), imprécise, monotone, exaltante, foisonnante, divergente, surprenante, satisfaisante, attachante, cette forme inattendue d’introspection tournée vers l’extérieur.
Je soupçonne que c’est toute la différence avec Perec. Il a la rigueur de ne pas laisser intervenir son affect, son goût, de se placer dans une posture de neutralité qui lui permet d’épuiser plus rapidement le propos. Il n’échappe pas totalement à la dimension personnelle de l’expérience, puisqu’il mentionne par endroits sa fatigue ou bien son ennui, mais il les cantonne à peu de choses. Un 96. Un 63.
Il ne les laisse pas prospérer.
Une jeune fille en vélo, très élégante, avec un manteau gris, une jupe noire, la peau très blanche. Instant de grâce.
Pour revenir à la notion d’épuisement, je suis passé à côté. J’ai plutôt, alors que la fin de l’expérience approche, l’impression d’avoir activé, énergisé, potentialisé, ravivé un lieu par cette activité d’observation des gens qui le traversent sans le voir,
Comme une matérialisation subjective de la place Saint-Sulpice plutôt que son épuisement. Une mise en résonance, une synchronisation avec son rythme comparable à celle d’une horloge qui se synchronise avec sa voisine. Oui. La création par le moyen d’un flux de pensée d’une trame commune faite de cohabitation, sensations, imprégnation, consignation, matérialisation, simplification, observation, caricature, mobilisation d’énergie, consommation de temps, bref, la mise à disposition de mon temps de cerveau disponible à l’observation de ce lieu et de ses pulsations.
Quelques heures au rythme d’un lieu, à en apprécier la mélodie invisible, à en percevoir les mouvements et les pulsations. A en faire partie afin de se l’approprier.
Il ne s’agit pourtant pas d’un lieu nouveau. J’y ai plein de souvenirs, à diverses époques de ma vie. Ce n’est pas une redécouverte (je n’ai pas appris grand chose). C’est plutôt comme une conversation, un apprivoisement, un effleurement (guère plus) de trois jours, suffisant pour créer un rapport durable ou pour régénérer le rapport existant, je suppose.
Que retiendrai-je de toutes ces pensées dans quelques mois ? Que se passera-t-il lorsque je relirai ces lignes? Quel sens prendront-elles ? En sortira-t-il du nouveau par le simple fait du temps passé et de l’existence d’une trace concrète de l’expérience (ce texte) ?
Je n’ai rien créé, j’ai transcrit. J’ai consacré du temps à ce lieu et chroniqué l’expérience. Abondamment. Un 96. J’en ai éprouvé du plaisir. Par exemple, le plaisir de sentir le soleil réchauffer mon visage à travers la vitre. Mais de quoi cette expérience est-elle faite ? Qu’aurait donné dans un autre lieu la même activité ? L’expérience concerne-t-elle en premier lieu moi-même ou bien l’endroit choisi pour la vivre ?
Je pense que je vais devoir trouver la réponse en marchant. C’est-à-dire en écrivant.
Je suis content d’être resté à l’écart de l’événement littéraire. Ce n’est pas ça qui m’intéressait. C’est l’expérience directe de l’activité, l’appropriation de la démarche de Pérec, et le constat de l’impossibilité de ne pas y introduire des éléments étrangers, sacrilèges peut-être, faute de comprendre totalement la démarche, et également parce que la tentation irrésistible tout au long de l’expérience, et à laquelle j’ai dû céder (car sinon quoi écrire ?) a été d’essayer de comprendre pourquoi je faisais ça, plutôt que simplement le faire. Pourquoi faisais-je ça et pas autre chose ? Je ne sais pas si la Place Saint Sulpice m’a répondu, mais en tout cas elle m’a inspiré.
Le soleil est de plus en plus lumineux à la terrasse.
Nous sommes 5 fans à écrire les derniers mots de nos versions de la tentative d’épuisement. En rang d’oignon, au premier rang derrière la vitrine, réchauffés par le soleil de novembre et adoptés par les gens du bar.
Un peu chez nous. Et sans doute à jamais incapables de faire le tour de la question. A supposer que ce soit l’objectif.
Épuisement, clairement, c’était une blague. On pourrait épuiser des milliers de vies d’écrivains et ne jamais épuiser la place Saint Sulpice, ni le moindre lieu parisien.
La place Saint Sulpice se fout de nous comme de son premier 63.


